Daniel Ichbiah
Quel avenir pour Apple sans Steve Jobs ?
Alors que Steve Jobs vient de disparaître, retour sur une interview que Daniel Ichbiah nous avait accordée cet été au sujet de l'avenir d'Apple.
Auteur de la biographie Les Quatre Vies de Steve Jobs, Ichbiah nous explique quelles pourraient être les conséquences pour la firme. Il revient aussi pour Hitphone sur la manière dont il a travaillé pour écrire son ouvrage.Hitphone : Apple sera-t-il toujours Apple sans Steve Jobs aux commandes ?Daniel Ichbiah : Cela s’annonce difficile, un peu comme si l’on devait imaginer les Rolling Stones sur scène sans Mick Jagger ! Lorsque Steve Jobs avait été évincé de la firme entre 1985 et 1997, les produits Apple ont eu une sérieuse tendance à se banaliser, ce qui a d’ailleurs coûté cher au groupe face à Microsoft à l’époque. La force de Jobs était avant tout de créer en interne une émulation, une stimulation créative auprès des équipes dans un poste que l’on pourrait comparer à un Directeur artistique ayant la capacité à bien s’entourer. Son fondateur en retrait, Apple est désormais aux mains d’un conseil d’administration dont l’objectif premier va bien sûr être de générer du bénéfice. Le réflexe des financiers est généralement de se focaliser sur des concepts ou produits qui fonctionnent et ont déjà fait leurs preuves. C’est toute la différence qui existe avec une société dirigée par un créatif : il risque de manquer à Apple un individu à la force de caractère de Jobs qui était capable de se battre en interne pour faire passer un projet auquel il croyait…
Sur le plan éditorial, doit-on s’attendre à une rupture par rapport à l’histoire d’Apple ? On peut imaginer que Steve Jobs a dû laisser des instructions pour les années à venir et concepts à développer, avec disons peut-être une perspective sur les cinq ou dix prochaines années. Le problème est que notre industrie évolue très très vite, de manière souvent imprévisible et qu’il est difficile d’imaginer quelles seront les tendances dans cinq à dix ans. Qui aurait pu imaginer le phénomène Google il y a dix ans ou Facebook il y a cinq ans ? Si elle reste cantonnée dans son domaine actuel du hi-tech sans un visionnaire aux commandes, Apple pourrait perdre de son aura… Il faut rappeler que l’une des dernières annonces de la firme concernant iCloud véhiculait, il me semble, déjà moins de magie que ce que l’on a connu autrefois… L’innovation se trouve souvent là où on ne l’attend pas et il est tout à fait possible que le Apple de demain soit aujourd’hui une petite start-up travaillant sur de nouveaux concepts révolutionnaires….
Quel était exactement le rôle de Steve Jobs ces dernières années au sein de la firme ? Comment imaginez-vous l’évolution de l’organisation ? Au cours de la dernière décennie, il a surtout joué un rôle de dirigeant, garant du niveau d’excellence de la firme mais aussi de brassage d’idées au sein du groupe. Les 15 dernières années chez Apple ont été marquées par des révolutions et coups de théâtre successifs savamment orchestrés par son PDG, bien connu pour sa capacité à communiquer sur ses produits. Pour ce qui concerne l’évolution future de la société, c’est difficile à dire pour l’heure. Je pense que l’un des personnages clés de la firme est le designer Jonathan Ive qui est responsable de l’apparence des fameux produits de la marque depuis 1996. Il a fait des étincelles en collaborant avec Steve Jobs mais saura-t-il perpétuer la ligne éditoriale sans être managé ? Rien n’est moins sûr et je vois mal comment quelqu’un comme Tim Cook, nouveau dirigeant d’Apple, pourra perpétuer la stratégie de Jobs.
Vous ne semblez pas très optimiste pour la suite ?Disons que je suis plutôt réservé. Encore une fois, il sera difficile pour la firme de se trouver un nouveau leader de l’envergure de Jobs. La solution pour Apple pourrait être de débaucher par exemple Don Mattrick de Microsoft, à qui l’on doit par exemple Kinect et qui a travaillé 25 ans chez Electronic Arts. Ou alors le réalisateur James Cameron, qui doit avoir un caractère proche de celui de Jobs, à la fois artiste et leader d’une équipe.
On connait le goût d’Apple pour le secret. Comment avez-vous travaillé pour rédiger ce livre ? Cela a en effet été très difficile ! On imagine mal la culture du secret qui entoure cette société. J’ai par exemple l’anecdote d’une connaissance de longue date qui a travaillé chez Apple qui ne m’a plus adressé la parole pendant l’écriture de l’ouvrage sur Steve Jobs ! J’ai heureusement pu approcher des personnalités comme notamment Steve Wozniak (co-fondateur d’Apple, ndlr). Il est en revanche bien plus difficile de faire parler un employé actuel sans lui assurer l’anonymat…
Comment expliquez-vous cette culture du secret ? La firme cultive la discrétion depuis des années pour mieux aménager ses coups de théâtre (rappelez-vous l’annonce de l’iPhone en 2007 par exemple) et fait pour cela signer de nombreuses clauses de confidentialité à ses collaborateurs. C’est le meilleur moyen pour surprendre la concurrence et on se rend compte aussi que cette culture du secret contribue beaucoup à faire monter le buzz sur Google…
Vous avez écrit la biographie de Bill Gates il y a quelques années. Un personnage foncièrement différent ? Oui, ils ont 55 ans tous les deux, travaillent dans les mêmes domaines mais ils n’auraient jamais du se rencontrer ! Gates est issu d’une famille bourgeoise catholique, fils d’un grand avocat. Jobs, lui, a été abandonné à la naissance puis adopté, a fait partie de la génération hippie… Gates est quelqu’un d’assez ouvert et brillant, vraiment très malin. Les rapports sont différents avec Steve Jobs, plus réservé et jouant davantage avec la séduction dans ses rapports aux autres.
Dans les années 80, Apple véhiculait une image de marque alternative. Qu’en reste-t-il aujourd’hui ?Dans le fond, elle a gardé cette mentalité d’outsider mais en le transformant en un certain aspect élitiste… c’est cette combinaison qui fait la force d’Apple aujourd’hui. Etre numéro un dans tous les domaines ne serait certainement pas une bonne chose pour une société comme celle-ci qui a besoin de jouer sur sa singularité pour se démarquer. Apple numéro un dans la micro, par exemple, elle ne pourrait plus pratiquer un tel niveau de marge bénéficiaire, donc le fait d’être l’outsider est l’une des clés de sa performance.
En quelques années, la firme est devenue un acteur incontournable dans le domaine du jeu vidéo. Quel regard portez-vous sur sa stratégie dans le domaine ? Ce qui s’est passé dans ce domaine dès la sortie de l’iPhone en 2007 a, je crois, littéralement dépassé ce que prévoyait Apple, qui ne semblait pas croire plus que ça en sa dimension machine de jeu. Dans les jours voire heures qui ont suivi la sortie de l’appareil, celui-ci a été cracké et on a vu toute une scène de développeurs s’activer dessus, séduits par les racines Linux « open source » de Mac OS et donc de l’iPhone. Il a fallu attendre l’année suivante pour profiter des kits de développement officiels d’Apple… visiblement pris de court par l’ampleur du phénomène jeu vidéo sur la machine ! En proposant de nouveaux formats de jeux et en assénant surtout des prix jamais vus dans le jeu vidéo, Apple a clairement remis en question des fondamentaux de l’industrie et donné des coups de boutoir à une console comme la Nintendo DS par exemple. Si Apple veille à vendre ses appareils chers, on n’hésite pas en revanche à attaquer sur iOS la valeur des applications, ce qui pose d’ailleurs beaucoup de soucis à de nombreux studios de développement qui cherchent à rentabiliser leurs productions.
Vos ouvrages ont en commun un style assez romanesque et peu versé dans les détails techniques. Une volonté de votre part ? Bien sûr, l’objectif est que l’ouvrage soit plaisant à lire y compris par des personnes non technophiles qui ne connaissent rien au sujet ! Je tiens toujours à mettre en valeur les personnes derrière les machines, les aventures humaines que représentent les trajectoires de Steve Jobs, Bill Gates ou des grands noms du jeu vidéo. Pour le style, j’essaie de découper le récit de manière à bien reproduire les différents rebondissements et assurer un rythme soutenu à la narration… un peu comme une série TV !
Comment se comportent les ventes de l’ouvrage ?La deuxième édition est bientôt épuisée. Nous avons eu une bonne surprise du côté des ventes digitales pour iPad qui représentent un sixième de la diffusion avec environ 1500 téléchargements, et un classement en numéro un cette semaine sur App Store. Des traductions sont prévues en Chine et en Corée. Les autres marchés sont plus difficiles à adresser sachant qu’une biographie officielle arrive dans les prochains mois. Mais on peut imaginer qu’elle ira principalement dans le sens de Steve Jobs !
Les 4 Vies de Steve Jobs, publié aux éditions Leduc. 311 pages, 16,90 euros.
Version numérique pour iPad téléchargeable ici.